La France aurait-elle abandonné des journalistes arrêtés au Togo ? La question se pose après l’interpellation de deux réalisateurs français qui tournaient un épisode des « Routes de l’impossible », célèbre émission de France Télévisions. Les deux reporters ont été arrêtés avec leur fixeur dans le nord du Togo, dans la région de Kara. Ils sont détenus depuis près d’un mois par les services de renseignement locaux, même si le plus jeune a obtenu il y a quelques jours un placement en « résidence surveillée ».
Il faut ici tordre le cou aux rumeurs : la France est capable des pires coups tordus en Afrique, y compris en utilisant des journalistes comme barbouzes, mais pour le coup, la théorie du complot doit être mise de côté. L’accusation d’espionnage à l’encontre des deux journalistes a même été abandonnée par les autorités togolaises, qui leur reprochent aujourd’hui d’avoir menti lors de leur demande de visa.
Une énigme reste malgré tout en suspens : si les deux journalistes sont innocents, pourquoi le Quai d’Orsay a-t-il imposé depuis le 27 juillet un silence de plomb sur cette affaire, un silence complètement contre-productif ? Il est clair que ce n’était pas pour le bien des deux journalistes emprisonnés. Au contraire, le secret autour de leur détention les a même mis davantage en danger.
En réalité, du côté français, la priorité était ailleurs. Il fallait préserver à tout prix l’image de la dictature togolaise. Déjà parce que notre ministre des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, entretient des relations privilégiées avec le régime de Faure Gnassingbé ; Barrot s’est même rendu à Lomé au début de l’année, une première pour un ministre français des affaires étrangères depuis dix ans.
Ensuite, selon les informations de notre journaliste Thomas Dietrich, le président du conseil Faure Gnassingbé a joué un rôle d’intermédiaire dans la libération de l’agent de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) Yann Vézilier, un espion français condamné à vingt ans de prison au Mali par le régime d’Assimi Goïta. Et à Paris en haut-lieu, on a estimé que le sort de Yann Vézilier était infiniment plus important que celui des deux réalisateurs des « Routes de l’impossible ». En attendant la libération de l’espion survenue au Mali la semaine dernière suite à une grâce présidentielle, il fallait que rien ne vienne froisser l’intermédiaire, le négociateur ; en l’occurrence l’autocrate Faure Gnassingbé.
Mais il n’en reste pas moins que le silence prolongé sur la détention des deux journalistes français a profité au Togo, qui a pu avancer ses pions et mettre des exigences sans cesse plus extravagantes dans la balance. Le ministre de la justice togolais Pacôme Adjourouvi (qui détient la nationalité française et qui a même été maire-adjoint de Manuel Valls à Evry au début des années 2010) a ainsi pu demander l’extradition du journaliste Ferdinand Ayité, réfugié en France et qui, à force d’enquêtes, est devenu le cauchemar du pouvoir de Lomé.
D’après les investigations de Thomas Dietrich, le pouvoir togolais entend ne pas payer les trois hélicoptères d’attaque que la France lui a livrés en 2020, pour un montant de 12 millions d’euros. Faure Gnassingbé veut aussi que la justice française arrêter d’enquêter sur ses bien mal acquis. En effet, selon les révélations de Challenges, le parquet national financier français a ouvert une enquête préliminaire pour corruption et blanchiment en 2024, suite à l’enquête de Thomas Dietrich sur les possessions immobilières du président du conseil togolais en Île-de-France.
Et tant que la France n’aura pas accédé à ces conditions, n’aura pas « rémunéré » les bons offices du Togo dans la libération de l’agent de la DGSE au Mali, les deux journalistes resteront prisonniers, sous bonne garde à Lomé. Si Faure Gnassingbé sait bien une chose, c’est que la France promets souvent monts et merveilles mais finit par renier ses engagements et payer en monnaie de singe. Notre pays et notamment notre diplomatie, engluée dans des scandales à répétition, est considérée comme tout sauf fiable. L’Etat togolais a donc pris des garanties – les deux journalistes-, qui sont aujourd’hui otages de cette Françafrique qui continuent de sacrifier des innocents.

